samedi 23 janvier 2016

Elever du porc autrement et en vivre ....



 Dans le contexte de crise porcine que l’on subit actuellement, en grande partie imputable à l’hyper-standardisation des pratiques d’élevage et des produits dont ils sont issus, il est utile de mettre l’accent sur les pratiques alternatives et surtout celles dont on ne parle pas, sauf très localement. Celles-ci ont tendance à se développer, même si elles restent très marginales en volume.

Il est cependant  très difficile de se lancer dans une description exhaustive de ce secteur, tant il est divers et protéiforme.

Dans toutes les régions des éleveurs, adeptes très souvent de l’agriculture paysanne de proximité, se sont lancés dans l’élevage porcin, soit à titre principal, assez rarement, soit en complément d’autres activités, de culture ou d’élevage.

La plupart pratiquent la vente directe, avec transformation dite « à la ferme », assez souvent dans des ateliers collectifs. La commercialisation s’effectue à la ferme, sur des marchés, au travers de magasins collectifs, plus rarement par internet, car cela  nécessite obligatoirement de disposer d’un atelier labélisé CE.

Les pratiques, et donc les produits, sont très variables : bio ou pas bio, naisseur-engraisseur ou engraisseur seul, porcs de races locales à croissance lente ou porcs « industriels », plein air extensif ou bâtiments plus ou moins ouverts, sur paille ou sur caillebotis, etc…

La qualité de transformation et la confiance que le consommateur acheteur direct manifeste à l’éleveur valent souvent tous les labels mais peuvent aussi masquer des tromperies…

L’intérêt majeur pour l’éleveur est de récupérer la totalité de la valeur ajoutée : un cochon vendu au prix du marché (mettons 1,30 €/kg carcasse) au charcutier ou à l’abattoir de l’endroit lui rapportera environ 120 euros. Or  il n’est pas rare de valoriser un animal transformé « à la ferme » à environ 1 000 euros, avec des pointes pour du haut de gamme jusqu’à 1 500 €.

Cela mérite donc sérieuse  réflexion….

Car en fait, tout n’est pas facile et, pour un certain nombre de réussite,  nombreux sont ceux qui s’y sont perdu.

En effet, il faut arriver à maîtriser plusieurs métiers :

Optionnels  

-          Cultivateur (pour l’aliment, qui peut cependant être totalement ou partiellement sourcé auprès d’un minotier)

-          Naisseur, métier très technique, qui peut être remplacé par l’achat de porcelets, ce qui limite souvent l’activité à des porcs standards (Large White ou équivalent), l’offre de porcelets en races locales étant souvent très aléatoire.

Obligatoire

-          Eleveur engraisseur

-          Boucher découpeur (qui peut être réglé par l’abattoir)

-          Transformateur (là ou se passe l’essentiel de la valeur ajoutée)

-          Commerçant, quelle qu’en soit la forme.

Ce qui se traduit aussi par un emploi du temps à rallonge et une nécessaire répartition du travail, souvent déjà au sein d’un couple, parfois au sein d’organisations de type GAEC.

Plusieurs difficultés freinent en outre le  développement de ces pratiques :

-          L’accès au foncier, qui est un problème essentiel, même en zone rurale en voie de désertification avancée, et même concernant l’usage de fonciers délaissés, prairies, friches, forêts, qui peuvent servir de parcours pour des élevages extensifs qui pourraient être ainsi réhabilités. Pour des raisons multiples, sur lesquelles nous aurons l’occasion de revenir lors d’un prochain article de blog, les propriétaires fonciers ont fortement tendance à bloquer toute initiative, espérant sans doute que leur terrain sera un jour constructible….

-          L’appui technique. Il y a belle lurette que les chambres d’agricultures et les organisations agricoles ne financent plus de technicien porcin (sauf peut-être en Bretagne…), et que les lycées agricoles ne s’intéressent plus à l’élevage porcin  extensif de plein air. Seuls les organisations d’éleveurs conventionnels et les industriels de l’aliment sont présents, uniquement auprès des éleveurs conventionnels. Les éleveurs atypiques sont donc très souvent livrés à eux même.

-          L’appui financier. Les commissions d’installation et les banques sont généralement très réservées sur des projets de ce genre.

Ajoutons à cela le fait que très souvent ceux qui portent ces activités sont des néo-ruraux, souvent d’un bon niveau de formation mais pas nécessairement en agriculture ni en charcuterie et nous aurons une idée des difficultés qui se dressent devant le développement de cette activité.

La diversité des pratiques, l’individualisme, l’isolement géographique ne poussent pas à la promotion collective de cette activité, ni à sa reconnaissance.

Pourtant l’accueil du consommateur est presque toujours au rendez-vous et nombre de ces producteurs n’arrivent pas à satisfaire la demande.

vendredi 22 janvier 2016

Les bonnets roses tournent au rouge vif et tout le monde s’en fout….


 
Comme il était prévisible depuis déjà quelques mois, la situation catastrophique du marché du porc conduit plusieurs milliers d’éleveurs à manifester sur les routes et dans les villes avant de mettre probablement la clé sous la porte.

La cotation au marché du porc de Plérin ce jeudi affichait 1,093€ (kg/carcasse TMP 56), soit un prix moyen payé à l’éleveur de l’ordre de 1,25€. Le poids moyen a baissé de 400 grammes (95,6 contre 96 la semaine dernière), ce qui traduit une petite baisse de l’engorgement des élevages, mais quand même d’un poids supérieur à presque 1,5 kg par rapport à l’année dernière (94,2). L’abondante offre espagnole, à un prix plus compétitif, ne laisse pas augurer une remontée rapide du marché et dans tous les cas le retour au seuil de 1,40 € payé à l’éleveur qui constitue le minimum de survie de nombreux élevages.

On ne comprend pas très bien pourquoi les opérateurs français n’ont presque pas recours au stockage privé, aidé par les aides européennes, largement utilisé par l’Allemagne et l’Espagne et qui a pour objet de désengorger le marché. Il est vrai que de telles mesures ne sont que conjoncturelles mais dans une telle situation…

Quoiqu’il en soit, les revendications des éleveurs (augmentation des cours et mise en avant du porc français), en admettant même qu’elles puissent être exhaussées, ne changeront pas grand-chose à la question de fonds : l’inadaptation grandissante de la filière porcine française, essentiellement bretonne, tant au niveau de l’élevage qu’à celui de l’abattage de la transformation.

Faute d’anticipation on se trouve dans une situation similaire à celle de la sidérurgie en Lorraine il y a vingt ans : des dizaines de milliers d’emplois très menacés, avec la différence que des milliers d’éleveurs cumuleront à la perte d’activité un endettement important, souvent de plusieurs centaines de milliers d’euros.

Depuis les tonitruantes déclarations du ministre cet été, « le cours minimum de 1,40 € », et la mise en place d’aides diverses conjoncturelles, aucune stratégie n’a émergé, ni du ministère, ni des organisations professionnelles, ni des industriels, ni même des distributeurs, ces derniers ayant pourtant paru un peu plus réactifs.

Des aides directes à l’exploitation, si elles peuvent soulager temporairement les éleveurs les plus désespérés, ne résolveront pas le problème et il faudra de toute façon financer massivement la reconversion des éleveurs et des salariés de la filière, (en plus de ceux des filières laitières et bovin-viande…).

En plus des milieux politiques et professionnels concernés, il est vraiment très curieux qu’aucun média, à l’exception peut-être de Ouest France ou du Télégramme de Brest, ne traite le sujet autrement que par la relation anecdotique de manifestations pour l’instant encore de violence contenue mais qui ne peuvent que dégénérer en absence de réponse énergiques et crédibles.

lundi 14 décembre 2015

Les bonnets rouges n’attendront pas le printemps pour être de sortie.


Au milieu de l’été, à la demande de certaines organisations d’éleveurs, le ministre de l’agriculture annonçait un accord pour maintenir le cours du porc au cadran breton au niveau de 1,40€ le kilo-carcasse, seuil de rentabilité minimum pour la majorité des éleveurs, en grande partie bretons ou situés dans le grand Ouest du pays.

Ce lundi 14 décembre, le cours du MPB s’est fixé à 1,068 € …

Ceux qui lisent régulièrement ce blog savent que cette politique de cours administrés était un non -sens et il est invraisemblable que le ministère ait pu se prêter à une telle manœuvre, à moins qu’il ait uniquement cherché à désamorcer un conflit qui risquait fortement de dégénérer en cette période estivale et à l’approche des élections régionales.

Le difficulté posée par la gestion à la petite semaine de problèmes structurels, c’est que ceux-ci vous reviennent un jour à la figure avec encore plus de force : c’est l’effet boomerang. Et c’est ce qui est en train d’arriver.

D’après des centres d’expertise comptable, cités par Ouest France (12-12-2015), ce sont environ 15 à 20 % des éleveurs qui vont déposer leur bilan dans les prochaines semaines et 20 % supplémentaires qui sont dans une situation précaire.

Comme cela est largement l'usage dans plusieurs filières de notre secteur agricole, on avance sans cap et sans boussole, en espérant seulement que les vents finiront par être favorables et le temps clément, avec force cierges allumés devant les autels des dieux concernés, parisiens ou bruxellois.


N’importe quelle entreprise d’une certaine importance définit régulièrement sa stratégie avec l’établissement de plans à trois ans, à cinq/sept ans et à dix/douze ans, permettant ainsi à son encadrement dirigeant de connaitre les objectifs et de prendre des décisions en cohérence avec ceux-ci. Ces plans sont régulièrement revisités en fonction des évolutions de l’environnement, que l’entreprise ne maitrise généralement pas.

Ces méthodes de management éprouvées ne sont pas pratiquées, à ma connaissance, dans de nombreuses filières agricoles, et plus particulièrement dans la filière porcine, qui emploie au bas mot plus de 50 000 personnes (aliment, élevage, abattage, transformation et services), en majeure partie dans l’Ouest de la France.
Le grand nombre et la petite taille des structures concernées, les querelles byzantines entre groupements, la concurrence entre industriels, coopératifs ou non, entre distributeurs et entre industriels et distributeurs, tout cela ne favorise pas la réflexion collective et quand la catastrophe s’annonce, il est trop tard.

Cette activité essentielle pourrait être dévolue aux pouvoirs publics, régionaux, nationaux et, rêvons, européens, voire même aux chambres d’agriculture. Hélas ! Depuis que l’idéologie dominante dans ces instances est de laisser faire la main invisible du marché (et celle plus obscure encore de la PAC), plus personne ou presque ne se préoccupe sérieusement de faire de la prospective opérationnelle.


Les gagnants ? Les gros, ceux qui se donnent les moyens de réfléchir et d’agir, les Tönnies qui investissent massivement en Europe de l’Est et en Russie (Tiens ? le marché russe est pourtant fermé…), les Smithfield, maintenant sous direction chinoise, qui créent des méga-élevages en Europe de l’Est, en Chine et ailleurs, les Danish Crown, qui investissent en Allemagne, sans parler du brésilien JBS et des autres mastodontes de la viande, ou encore des malins, comme les discrets intégrateurs espagnols qui inondent le marché européen..

Les perdants ? Ceux qui vont défiler avec leurs dérisoires bonnets rouges dans les rues de Carhaix, de Morlaix ou de Loudéac dans les semaines qui viennent, en compagnie de leurs collègues des secteurs bovin-viande, bovin-lait et de la volaille, et de leurs élus .


Nous pouvons nous demander ce que va bien pouvoir leur dire le ministère de l’agriculture…

Quant aux dirigeants professionnels, ils sont totalement dépassés et tétanisés par cette situation que personne n’a voulu prévoir.

vendredi 6 novembre 2015

Pour créer de la valeur : viser l'excellence et organiser la rareté.


« L’ennui naquit un jour de l’uniformité ». Cet adage bien connu que l’on doit à un poète resté confidentiel (Antoine Houdar de la Motte, le saviez-vous ?) est devenu à l’insu de son plein gré un des fondamentaux du marketing stratégique.

Que faire sur un marché important, banal et récessif, un marché où l’offre est abondante et uniforme et la demande uniquement orientée par le prix ?

Diminuer ses coûts pour devenir encore plus compétitif, répondront en cœur les hérauts de cette fameuse et mal nommée « économie de l’offre ». Sur un marché ouvert aux quatre vents, comme celui du porc, cela conduit à rationaliser et agrandir les exploitations pour obtenir de meilleures performances techniques, c’est-à-dire en fait à diminuer le nombre d’élevages et d’éleveurs, à concentrer la production sur un minimum d’espace dans un minimum de régions, au détriment des autres , à réclamer à grands cris moins de contraintes environnementales, de charges sociales, d’impôts (y compris ceux qui frappent d’abord les concurrents comme l’Ecotaxe…), ce qui revient à accorder des droits à polluer et à développer un sous-prolétariat rural (éleveurs inclus) qui devra compter sur l’aide publique pour assurer sa santé et plus tard sa retraite. Une vaine et dérisoire course à l’échalotte, qui est en train de se finir très mal comme on peut actuellement le constater.

L’économie de l’offre, cela pourrait être autre chose : proposer des produits innovants qui dégagent de la valeur ajoutée. Cela peut aller de paires avec une autre tactique : créer l’envie par la rareté…. et faire ainsi accepter par le consommateur un prix plus élevé, que l’on justifie par la qualité et la satisfaction d'acquérir un produit valorisant. D’une certaine façon, il s’agit pour le producteur de construire sur son nom et sa pratique sa propre demande, qualitative et solvable (petit clin d'œil à JB Say, et sa loi des débouchés: "l'offre crée sa propre demande", qui sera ainsi confortée !).

Il n’y a pas besoin d’avoir lu Bourdieu pour comprendre que, si tout le monde a besoin d’une voiture pour se déplacer, certain se contentent d’une Dacia d’occasion et d’autres se sentiraient déchus de ne pas rouler avec le dernier modèle de Ferrari (délai de livraison, 6 mois minimum), ou d’Aston-Martin (la Porsche, ça fait maintenant un peu pollueur ringard !), avec heureusement tout l’éventail des choix intermédiaires.

Dans le domaine de l’habillement, de l’équipement de la maison, des voyages, et beaucoup d’autres, les producteurs l’ont bien compris, il en faut pour tous les goûts, à tous les prix, et même dans le secteur du Luxe, il y en a pour toutes les bourses : chacun a droit à son petit bout de luxe de temps à autre…

Sans compter que cela crée une dynamique, un "effet de gamme", qui pousse clients et fournisseurs vers le haut, vers le plus qualitatif, qui finit souvent par devenir plus accessible au plus grand nombre.

Dans l’alimentaire aussi. Il existe sur presque chaque rayon un premier prix, un produit MDD, un produit de marque et, assez souvent, un « haut de gamme », plus ou moins artisanal et régional quand cela est possible. Tous sont des produits qualitatifs, mais avec des niveaux d’attente de la clientèle différents et des niveaux de prix différents.

C’est aussi une réalité pour les produits porcins : le prix d’une tranche de jambon sec peut varier du simple au quintuple dans un même magasin en fonction de critères plus ou moins objectifs comme le lieu d’achat, l’enseigne, l’appellation, la marque, le conditionnement, etc… Un point commun cependant: dans la quasi-totalité des cas, le prix du porc acheté à l’éleveur reste le même, en fonction du cours fixé ( ?) par le cadran breton.

Il n’existe quasiment aucune capitalisation sur l’origine, la qualité, la marque de la matière première, comme cela est le cas dans le secteur viticole, le fromager AOP, et aussi, à un niveau moindre, maraîcher.
Et pour cause : la filière porcine actuelle, adepte de l’économie de l’offre la plus dogmatique, consacre depuis 30 ou 40 ans des moyens puissants souvent fournis par l’Etat, sur les différentes façons de produire moins cher en uniformisant l’offre. A l'exclusion de toute autre démarche.

On en voit le résultat….

Les quelques tentatives de diversification par la qualité restent marginales, car en fait trop peu segmentantes dans l’esprit du consommateur. Le porc fermier label rouge ou bio, c’est mieux que rien, mais ça ne fait pas vraiment rêver non plus.

Les quelques producteurs locaux de porcs de races locales, élevés en plein air, etc… travaillent souvent avec des moyens très limités, sont peu formés et en aucun cas reconnus ni soutenus par la filière. Pourtant les meilleurs d’entre eux n’arrivent pas à fournir leurs clients.

Alors ?

Il faut impérativement retourner la méthode d’approche du marché et des consommateurs.
- La consommation de viande en général et de porc en particulier est appelée à diminuer régulièrement.
- L’attente des consommateurs, et en particulier de ceux qui constituent les leaders d’opinion par le pouvoir d’achat et le niveau culturel, se porte de plus en plus vers l’authenticité, la typicité, le terroir, le produit sain, la proximité etc….
- Ces attentes peuvent se gérer au plus près de la production, de l’élevage comme de l’abattage, la découpe et la transformation en circuit court (ce qui ne signifie pas uniquement vente locale: "produire local, vendre mondial").
- Il est donc indispensable de réfléchir à la façon d’apporter de la typicité et de l’authenticité et de l'identité dès l’élevage :
o La race de porc
o Les conditions d’élevage, qui doivent rendre les animaux visibles de tous.
o L’alimentation, à base de productions locales
o L’âge d’abattage
o La proximité : redéployer les élevages sur tout le territoire, en fonction des traditions charcutières et salaisonnières locales.
o L’appellation d’origine, publiques (AOP, IGP, etc…) ou tout simplement privées avec une marque commerciale et une certification.
- De se sortir de la logique des marchés de masse incontrôlables (l’aliment et la carcasse TMP 56).
- D’intégrer l’aval dans une même structure économique (entreprise filière) afin d’éviter les conflits d’intérêt que provoque la répartition de la valeur ajoutée entre les différents niveaux de la filière.

Une telle démarche doit produire trois effets :
- Effet d’excellence : relancer le marché par une offre de haute qualité.
- Effet de rareté relative, toujours par une production maîtrisée (gestion quantitative de l’offre)
- Effet d’envie auprès de ceux qui n’y ont pas encore accès (gestion de la communication)

En fait, en matière de stratégie, on n’invente rien, on copie les stratégies des producteurs de luxe, entre autre dans le secteur viticole.

Encore faut- il s’en donner les moyens.

Sur de telles bases, il doit être possible de ramener des capitaux privés autour de projets d’entreprises filières crédibles, susceptibles en outre de faire remonter de la valeur ajoutée dans les campagnes en perte de vitesse et de relancer une dynamique prospective dans ce secteur actuellement naufragé.

Ceux qui veulent en savoir plus peuvent me contacter.

quelcochonmangeronsnousdemain@gmail.com

mardi 29 septembre 2015

Les grandes illusions du Ministre de l‘Agriculture


Dans ses dernières déclarations, Stéphane Le Foll, notre ministre de l’agriculture, a ouvertement manifesté sa fureur envers les dirigeants agricoles, et en particulier ceux de UGPVB (Union Générale des Producteurs de Viandes de Bretagne), qui l’ont lâché en rase campagne dans son combat pour garantir un prix plancher de 1,40€/kg au marché du porc breton dont les cours font référence au niveau national, signant ainsi la fin d’une illusion.

Il était évident que ce cours artificiel ne pouvait être tenu dans une conjoncture d’important différentiel de cours avec nos principaux concurrents européens, Allemagne en tête. A cela s’ajoute les baisses saisonnières : tous les ans, en effet, le cours du porc au Marché du Porc Breton de Plérin ( et partout en Europe) atteint son apogée au mois d’août pour ensuite redescendre assez rapidement jusqu’au mois de décembre avant de reprendre une lente ascension à partir de mars.

Le fait que les cours de l’été 2015 ont été en retrait sur ceux de 2014, eux-mêmes en retrait sur 2013, ne signifie pas que la baisse saisonnière d’automne n’aura pas lieu : il faut s’attendre à un cours de l’ordre de 1,10 € à 1,20€ à la fin de l’année, loin des 1,40 € demandés par les représentants des éleveurs et avalisés par le Ministre au mois de juillet.

Selon le MPB, le cours moyen cumulé sur les 9 premiers mois (39 semaines) a été de 1,261€/kg carcasse TMP 56, contre 1,395€ pour la même période de 2014 et 1,487€ pour 2013. Même si le coût de l’aliment a un peu baissé sur cette longue période, le compte n’y est vraiment plus pour la plupart des éleveurs. Pourtant, même à ce prix, le porc français est plus cher que ses concurrents.

Les industriels, qu’ils soient privés comme Bigard, ou coopératifs comme la Cooperl, qui commercent au niveau européen et mondial surtout pour dégager les viandes de fabrication en excédents et importer des viandes nobles (surtout les jambons),dont la France est déficitaire, ne peuvent se permettre de façon durable d’acquérir du porc entre 5 et 8% plus cher qu’au cours européen où achètent (officiellement) leurs concurrents allemands ou espagnols : il en va de leur survie sachant que les marges opérationnelles dans cette activité d’abattage découpe sont très faibles. D’où leur retrait du marché qui n’en est plus un si les cours sont administrés.

La position de l’UGPVB et d’autres dirigeants professionnels de libérer à nouveau le marché était la seule logique pour le sauver et garder ainsi un indicateur de prix de référence même s’il est très imparfait et ne correspond pas aux attentes des éleveurs.

La seconde proposition de notre ministre, celle de la contractualisation, parait elle aussi assez utopique à défaut de précision, peut-être moins au niveau des volumes qu’au niveau des prix. On ne voit pas des opérateurs industriels, liés ou non avec des distributeurs, se lier les mains en prenant des engagements de prix sur des volumes conséquents alors qu’ils restent en concurrence directe sur un marché imprévisible à court-moyen terme.

La seule contractualisation qui pourrait prospérer sur le long terme est celle de la qualité, à se mettre d’accord sur un objectif progressif de montée en gamme, c’est-à-dire de produire du porc de haute qualité, visible par le consommateur et susceptible de dégager enfin de la valeur ajoutée séparément des cours des produits de masse.

Cela nécessite un important travail en amont (choix de races, de mode d’élevage, d’alimentation, d’âge d’abattage, etc.), et un accompagnement des éleveurs, tant sur le plan technique que financier car une telle démarche de reconversion nécessite des capitaux...

C’est dans ce sens que devrait s’engager le ministère, les organisations professionnelles, les centres de recherche, les industriels et les distributeurs.

Qui en prendra le premier l’initiative ?

jeudi 10 septembre 2015

Pendant les manifestations, la baisse des cours continue…. et après ?


En dépit d’une faible hausse de 0,2 ct€ lundi dernier et un petit raffermissement du cours allemand, les cours du Marché du Porc Breton (MPB) de Plérin se sont engagés sur une pente baissière depuis les 1,40 € décrétés par le Ministre au milieu du mois d’août. Ce matin jeudi, le cours s’est établi à 1,376 €. Cette tendance devrait malheureusement se poursuivre dans les semaines et les mois qui viennent, probablement jusqu’à la fin de l’année.(Voir article précédent, ci-dessous)

Vouloir maintenir des cours internes à la France déconnectés des cours européens et mondiaux est une utopie qui ne peut plus tromper personne dans une économie européenne volontairement de plus en plus dérégulée.

Les mesures prises, autant en France qu’à Bruxelles, devant la situation catastrophique et la colère manifestée par un nombre important d’éleveurs n’auront sans aucun doute pour effet que de retarder de quelques mois l’inéluctable : l’abandon de l’activité par des centaines, si ce n’est des milliers d’entre eux, avec une répercussion évidente sur les activités avales d’abattage et de transformation, principalement dans l’ouest du pays.

Les souhaits formulés par le Président de la FNSEA, 3 milliards sur 3 ans pour moderniser les bâtiments agricoles, automatiser les abattoirs ou encore renforcer la productivité des exploitations sont bien flous et fortement teintés de démagogie : qui va payer ? L’Etat qui n’a pas d’argent, Bruxelles qui ne le veut pas par idéologie ou les banques qui ne se risqueront pas à prêter à des éleveurs déjà fortement endettés

Le chiffre de 3 milliards, quant à lui, n’est pas fantaisiste. Dans une étude publiée en 2011 (Quels modèles d’élevage d’avenir pour la production porcine française, parue dans Innovation Agronomique n°17) les économistes de l’IFIP évaluaient déjà entre 2,4 et 2,7 milliards les investissements nécessaires à la mise à niveau de compétitivité des élevages français, à mettre en face des quelques 3,5 milliards auxquels on peut évaluer la valeur annuelle de la production de carcasse.

Cela fixe l’ampleur de la tâche et ne fait que souligner le montant dérisoire de l’aide annoncée autant par le Gouvernement (90 millions d’euros/an sur trois ans) que par la Communauté Européenne (rien !).

Les éleveurs sont laissés à eux-mêmes et à leur désespoir, confiés à leurs seuls responsables professionnels eux-mêmes en plein désarrois. Rappelons que la filière porcine emploi environ 30 000 personnes en Bretagne, aux prises aussi avec la crise du lait, du bovin viande et, à moindre niveau, de celle de la filière avicole.

Les réponses apportées montrent que les pouvoirs publics n’ont pas encore pris conscience de la catastrophe annoncée.

Alors que faire ?

D’abord arrêter de se raconter des histoires, ce qui va être le plus difficile.

Puis prendre à bras le corps la reconversion d’une majorité d’éleveurs porcins qui ne peuvent plus rester dans la course et non pas les laisser continuer sous perfusion jusqu’à l’agonie. Cela concerne aussi l’aval de la filière. Les trois milliards annoncés (un peu hâtivement) par le Premier Ministre doivent servir en priorité à cela et non à aider à la survie d’élevages obsolètes.

Ensuite favoriser l’investissement privé (et pas seulement bancaire) dans les élevages qui ont les moyens de s’agrandir et d’atteindre une taille critique pour rester dans la compétitivité européenne.

Enfin engager une politique de filière sur des bases de montée en gamme, de production de haute qualité gustative et environnementale, de relocalisation sur tout le territoire avec comme objectif annexe la reconquête de zones rurales délaissée, etc…

Oui, enfin une véritable politique industrielle prospective qui ne peut être initiée que par les pouvoirs publics, nationaux et régionaux, qui financent plus ou moins directement des cohortes de chercheurs et techniciens de terrain via l’INRA, les Chambres d’Agriculture et de nombreux organismes de soutien qui jusqu’à présent ne font que diffuser la pensée unique et mortifère du porc industriel.

Cette implication des pouvoirs publics doit nécessairement entrainer celle des agents économiques concernés : distributeurs, industriels de l’abattage et de la transformation, fabricants d’aliment, qui devront cesser leur tactique courtermiste et participer à ce redéploiement stratégique qui peut replacer la production porcine française au premier plan, dégager enfin de la valeur ajoutée et contribuer à la croissance et à l'équilibre de la balance du commerce extérieur.

Au travail !