mardi 8 mars 2016

La filière porcine française a-t-elle un avenir ?

Voici la conclusion du livre "La filière porcine en France, le porc français a t-il un avenir", paru en juin 2013 aux éditions de l'Harmattan.
Toujours d'actualité...


La filière porcine française a-t-elle un avenir ?

La filière conventionnelle, qui représente plus de 95 % de l’activité, est en récession depuis plusieurs années et les conditions d’un retour à la croissance sont loin d’être réunies, ni même imaginées.
Le modèle économique sur lequel elle repose au niveau de l’élevage, est devenu monopoliste, pour ne pas dire totalitaire, et trop fortement « bretagno-centré ». Il a atteint ses limites, limites environnementales et limites de compétitivité.

L’avenir le plus vraisemblable parait résider dans la concentration de l’activité d’élevage intensif autour d’un nombre limité d’établissements de grandes dimensions, techniquement et économiquement performants, comparables à leurs principaux concurrents européens. Ils seront construits selon des normes permettant de garantir à la fois le « bien-être animal » défini réglementairement au niveau européen et le traitement efficace des effluents, ce qui mobilisera d’importants capitaux et moyens humains. Cela conduira à la disparition ou à la reconversion de nombreux élevages et sans doute à une diminution assez sensible des volumes de production.

Si cette évolution permet de redonner une certaine compétitivité à la filière d’élevage française face à ses principaux concurrents actuels, elle ne la fera pas sortir pour autant de l’étau économique dans lequel elle se trouve enserrée, constitué par les deux marchés globalisés, celui des aliments et celui des carcasses sur lesquels personne n’a plus aucune prise.

Cela n’améliorera pas non plus la situation des grands abattoirs, essentiellement bretons, qui verront de toute façon de moins en moins d’animaux arriver à leurs portes.

Les industries de transformation continueront à acheter leurs matières premières aux plus offrants, qu’ils soient bretons, danois, espagnols, roumains, et, pourquoi pas bientôt, canadiens ou américains. Ils seront cependant toujours tributaires des prix de la carcasse ou du muscle, fixés selon des cours de plus en plus mondialisés… Et ils devront toujours négocier les prix de vente à la grande distribution en valorisant si possible la qualité et l’originalité de leur transformation ainsi que la notoriété de leur marque, sur un marché final en régression….

Un point parait certain : ce n’est pas sur ces bases que ce secteur d’activité retrouvera de la croissance.

Les dirigeants professionnels actuels, obnubilés par les difficultés multiples que rencontre leur filière à presque tous les niveaux, prisonniers de leur base paupérisée, coincés dans des organisations diverses, complexes et rigides, ne sont pas en mesure de formuler des axes de développement stratégique cohérents, quand bien même ils laissent parfois en entrevoir la nécessité. Les seules réponses qui recueillent l’unanimité de la profession sont peu productives et souvent démagogiques : moins de contraintes (à l’agrandissement, environnemental, etc.), plus d’aides publiques, plus de protectionnisme, moins de pression de la grande distribution, etc..
Le productivisme à tout crin, prôné encore maintenant avec entrain par ces mêmes personnes, a trouvé là ses limites.

Les pouvoirs publics, de plus en plus sollicités, ne doivent pas limiter leur action à garder sous perfusion cette filière très mal en point.
Certes, le sort à court terme de dizaines de milliers d’emplois dans l’ouest de la France et, de façon plus diffuse, dans le reste du pays, ne peut les laisser indifférents. Il s’agit donc d’aider à la modernisation et à la montée en puissance des élevages qui en sont capables techniquement et financièrement et accompagner la reconversion ou l’abandon d’activité des autres, probablement, en nombre, une grande majorité.

Mais ils doivent aussi être persuadés que la production et la transformation porcine peut constituer un important levier de croissance futur, surtout dans des zones rurales actuellement en voie avancée de désertification et situées souvent à proximité d’activités charcutières et salaisonnières encore actives et réputées.
L’innovation, la segmentation de l’offre et la montée en gamme constituent le triptyque classique de toute action de relance stratégique d’une entreprise ou d’un secteur d’activité, permettant de mieux valoriser la production et de conquérir de nouveaux consommateurs.

Nous avons vu que le cœur de la filière, le point central sur lequel converge l’amont et l’aval, est ce fameux porc charcutier de 90 kg de TMP 60 qui est en train de devenir un standard mondial après avoir été le standard américain et européen.

Sortir de ce standard et son carcan doit être le point de départ d’une réflexion d’ensemble sur l’avenir du secteur. Il faut abandonner l’objectif prioritaire d’une amélioration régulière de la productivité industrielle. Il ne s’agit pas non plus de travailler à des adaptations à la marge de schémas industriels productivistes pour leur donner un verni de naturel que l’on pourrait plus ou moins facilement valoriser auprès du consommateur.
Il s’agit de créer un porc de rupture en réhabilitant et assurant la promotion de races typiques et de techniques d’élevage durables dans le cadre d’une véritable « politique industrielle porcine », qui doit être déclinée régionalement et même localement.

Les objectifs de cette politique doivent être en priorité :
- La montée en gamme, la segmentation des produits d’élevage porcin, la promotion des pratiques d’élevage durables.
- Le redéploiement géographique des activités d’élevage et d’abattage en liant terroirs et diversités de pratique. Cela demandera probablement une redéfinition de la politique foncière rurale, vaste sujet qui dépasse largement notre propos.
- La réorientation vers ces pratiques de moyens financiers publics et privés sur la recherche, le développement, la formation et l’investissement, en s’appuyant sur les structures existantes : écoles vétérinaires et d’agriculture, lycées agricoles, centre de sélection animale, organismes publics de recherche (INRA), etc..
- L’aide à la structuration de filières courtes locales et intégrées, sous formes coopératives ou capitalistiques.
- Le soutien à une animation économique active qui pourrait être portée par les Régions et par les Chambres d’Agriculture dans le cadre d’accords contractuels non exclusifs, mais aussi directement par les pays et autres structures de développement local.

Ces objectifs ne pourront être atteints qu’en créant régionalement d’autres filières que la filière conventionnelle, qui devront être « bouclées » depuis la production de l’aliment jusqu’à l’assiette du consommateur en excluant les "passagers clandestins" à tous les niveaux.
Une telle politique, qui a été écartée depuis des décennies autant par la profession que par les pouvoirs publics, ne produira pas de résultats rapidement et ne constitue donc pas une alternative à court ni même à moyen terme aux difficultés criantes avec laquelle la filière d’élevage actuelle est aux prises.

La qualité, la typicité, le lien au terroir, l’authenticité, le respect de l’environnement, la visibilité de l’activité doivent redevenir l’enjeu futur de l’élevage porcin et de la transformation bouchère et charcutière, un enjeu de croissance par la qualité, par la montée en gamme.

Cet enjeu n’est pas uniquement national, il est la base de la reconquête de marchés d’exportation en valorisant le « made in France » pour des produits de haute qualité gustative, sanitaire et environnementale !

Mars 2013

mardi 16 février 2016

La crise du porc, et après ?

Depuis plusieurs mois on assiste en France à l’explosion d’une très grave crise porcine, et plus largement de l’élevage.

Pour rester sur le secteur porcin, cette crise était inéluctable et donc prévisible depuis plusieurs années (voir nos précédents articles de blog). Si elle atteint tous les producteurs de la communauté européenne, les éleveurs français, et plus particulièrement ceux de l’ouest du pays, paraissent les plus touchés.
Certes, l’élément déclencheur est d’ordre conjoncturel : surproduction européenne menée par l’Espagne et l’Allemagne, renforcée par la fermeture du marché russe pour des raisons politiques (les raisons sanitaires paraissent ne constituer qu’un prétexte), l’un des marchés d’écoulement de la production européenne, surtout de sous-produits (gras, abats, etc…) en ce qui concerne l’élevage français.
Mais pour le reste il s’agit surtout d’une inadaptation structurelle de plus en plus flagrante de l’élevage français, de la primo-transformation (abattage-découpe) et de l’offre.

Les éleveurs questionnés par les médias ces dernières semaines, en grande partie ceux présentés par la FNSEA ou le CDJA, tiennent un discours du genre : on produit un porc de grande qualité (sous-entendu : meilleurs que nos concurrents allemands ou espagnols), on a des performances techniques, on serait compétitif si on ne subissait pas des charges et des normes excessives et il n’est pas question de se consacrer à des marchés de niche, par exemple le porc bio, celui de plein air ou de races locales : de l’auto-intoxication mortifère, hélas largement soutenue par les dirigeants professionnels, la technostructure et la passivité des pouvoirs publics.
Les propos des dirigeants des bonnets roses sont un peu plus réalistes, au moins sur un point, quand ils proposent de globaliser l’offre et de la segmenter autour de trois pôles : le standard, le bio et le label, ce qui serait un début de diversité qualitative.

Quelles sont les causes de la faiblesse de l’offre française ?
- La recherche obsessionnelle de la performance technique au détriment de la performance économique, sur la base d’exploitations familiales de trop petites dimensions.
- La standardisation excessive de la production et des méthodes de production, sous la houlette de trop nombreux groupements: qualité relative, peut être, mais il faut être à même de la prouver pour la valoriser.
- L’hyper-concentration géographique sur quelques bassins de production de l’ouest, ce qui potentialise, entre autres, les difficultés environnementales et donc ... la multiplication des normes.
- Le rejet idéologique de toute démarche de montée en gamme, de toute segmentation sérieuse du marché.
Ces quatre causes cumulées constituent depuis au moins vingt ans la pensée unique du porc, entretenue par tout l’amont de la filière, à quelques rares exceptions (Sud-Ouest, Auvergne…), très largement minoritaires.
Cela a conduit des éleveurs, jusqu’à encore maintenant, juste avant l’aggravation de la crise, souvent jeunes, à s’endetter pour s’enfermer dans des systèmes d’élevage rigides et sans avenir : quand on a construit des bâtiments d’élevage sophistiqués et couteux, performants techniquement mais uniquement conçus pour produire du porc standard, il est impossible d’évoluer vers une production plus qualitative : le bio, le plein air, les races locales à croissance lente, etc…, là où se trouve la nouvelle demande, une moindre concurrence et surtout de la valeur ajoutée.

Marché de niche ? Au début surement, mais ramené à un élevage familial qui produirait deux ou trois milles porcs charcutiers de ce type par an, il n’aurait pas grande difficulté à y intéresser quelques distributeurs locaux, eux aussi en panne de valeur ajoutée et d’innovation –produit. Souvenons-nous de la loi des débouchés du vieux Jean Baptiste Say : l’offre crée sa propre demande ( si l’offre est de qualité, ndlr). Les exemples de réussite sont multiples, dans tous les domaines.

A ce jour, il n'est pas concevable de prévoir une sortie de cette crise par le haut:
Les éleveurs, pris à la gorge, s’en prennent à tout le monde, le gouvernement qui n’a rien voulu voir venir, est désemparé et procrastine comme à son habitude , la grande distribution est muette et toujours sous ses contraintes d’hyper concurrence par le prix et d’accusation d’entente , les industriels ne s’expriment plus car pris dans des logiques de production qui ne peuvent se réduire à l’utilisation exclusive du porc français, les politiques se font discrets, ne savent pas quoi dire ou disent n’importe quoi, le syndicat agricole majoritaire essaye avec démagogie de récupérer un mouvement qui lui échappe de plus en plus, et tout le monde incrimine l’Europe.

La crise porcine et plus généralement de l’élevage est en train devenir une affaire de société. On arrive en fait au bout du bout d’un modèle économique sans aucun avenir lisible et qui annonce surtout la faillite pour de nombreux producteurs souvent endettés et des dégâts sociaux de grande envergure pour la filière industrielle qui lui est lié.
C’est cela que tout le monde va d’abord avoir à gérer, sous différentes formes, dans l’urgence.

Et ensuite ?
Le milieu des éleveurs demande des réformes structurelles. Lesquelles ?
La baisse des charges et des contraintes ? Plus de régulation nationale ou européenne ? La mise en avant du porc français ? Il ne s’agit pas de mesures structurelles !

Si l’on fait du bench-marking , on peut retenir deux voies, qui ont réussi.
- Celle de la compétitivité prix pour la production de porc standard : modèle américain, grandes exploitations, intégration, performances techniques moyennes et souvent un peu dopées, mais bonnes performances économiques sur une base de moins-disant social et environnemental. On peut y raccrocher le modèle espagnol (catalan). C’est aussi le modèle qui s’implante dans certains pays de l’est, en Russie, au Brésil, etc… En France, cela se traduira par la disparition de plusieurs milliers d’élevages de petite taille, surtout de naisseurs –engraisseurs, et peut être un déplacement des élevages vers les grandes régions céréalières…
- Celle de la montée en gamme bien organisée, sur le modèle canadien, type Du Breton, avec une intégration qualitative naissage-élevage-abattage-transformation, modèle bio ou rustique, avec marque commerciale et certifications diverses, modèle que l’on peut retrouver sous des formes moins intégrées au Royaume Uni et en Espagne du sud. Pour cela il faut trouver des opérateurs et surtout des investisseurs de long terme.
On peut aussi imaginer un nouveau modèle français, régional, bio, races rustiques de plein air… adapté à des exploitations familiales de petites et moyennes dimensions. Pour cela il faudrait mettre en place des outils d’organisation… qui n’existent pas.

Si l’on veut conserver une activité porcine en France, rentable et pourquoi pas prospective, il est absolument nécessaire non pas de se mettre autour d’une table pour défendre des intérêts corporatistes à court terme, mais réfléchir sur le long terme. Qui donc, hormis les pouvoirs publics et peut-être les secteurs les plus éclairés de l’interprofession, de l’élevage à la distribution, peut initier cette indispensable démarche ?

samedi 23 janvier 2016

Elever du porc autrement et en vivre ....



 Dans le contexte de crise porcine que l’on subit actuellement, en grande partie imputable à l’hyper-standardisation des pratiques d’élevage et des produits dont ils sont issus, il est utile de mettre l’accent sur les pratiques alternatives et surtout celles dont on ne parle pas, sauf très localement. Celles-ci ont tendance à se développer, même si elles restent très marginales en volume.

Il est cependant  très difficile de se lancer dans une description exhaustive de ce secteur, tant il est divers et protéiforme.

Dans toutes les régions des éleveurs, adeptes très souvent de l’agriculture paysanne de proximité, se sont lancés dans l’élevage porcin, soit à titre principal, assez rarement, soit en complément d’autres activités, de culture ou d’élevage.

La plupart pratiquent la vente directe, avec transformation dite « à la ferme », assez souvent dans des ateliers collectifs. La commercialisation s’effectue à la ferme, sur des marchés, au travers de magasins collectifs, plus rarement par internet, car cela  nécessite obligatoirement de disposer d’un atelier labélisé CE.

Les pratiques, et donc les produits, sont très variables : bio ou pas bio, naisseur-engraisseur ou engraisseur seul, porcs de races locales à croissance lente ou porcs « industriels », plein air extensif ou bâtiments plus ou moins ouverts, sur paille ou sur caillebotis, etc…

La qualité de transformation et la confiance que le consommateur acheteur direct manifeste à l’éleveur valent souvent tous les labels mais peuvent aussi masquer des tromperies…

L’intérêt majeur pour l’éleveur est de récupérer la totalité de la valeur ajoutée : un cochon vendu au prix du marché (mettons 1,30 €/kg carcasse) au charcutier ou à l’abattoir de l’endroit lui rapportera environ 120 euros. Or  il n’est pas rare de valoriser un animal transformé « à la ferme » à environ 1 000 euros, avec des pointes pour du haut de gamme jusqu’à 1 500 €.

Cela mérite donc sérieuse  réflexion….

Car en fait, tout n’est pas facile et, pour un certain nombre de réussite,  nombreux sont ceux qui s’y sont perdu.

En effet, il faut arriver à maîtriser plusieurs métiers :

Optionnels  

-          Cultivateur (pour l’aliment, qui peut cependant être totalement ou partiellement sourcé auprès d’un minotier)

-          Naisseur, métier très technique, qui peut être remplacé par l’achat de porcelets, ce qui limite souvent l’activité à des porcs standards (Large White ou équivalent), l’offre de porcelets en races locales étant souvent très aléatoire.

Obligatoire

-          Eleveur engraisseur

-          Boucher découpeur (qui peut être réglé par l’abattoir)

-          Transformateur (là ou se passe l’essentiel de la valeur ajoutée)

-          Commerçant, quelle qu’en soit la forme.

Ce qui se traduit aussi par un emploi du temps à rallonge et une nécessaire répartition du travail, souvent déjà au sein d’un couple, parfois au sein d’organisations de type GAEC.

Plusieurs difficultés freinent en outre le  développement de ces pratiques :

-          L’accès au foncier, qui est un problème essentiel, même en zone rurale en voie de désertification avancée, et même concernant l’usage de fonciers délaissés, prairies, friches, forêts, qui peuvent servir de parcours pour des élevages extensifs qui pourraient être ainsi réhabilités. Pour des raisons multiples, sur lesquelles nous aurons l’occasion de revenir lors d’un prochain article de blog, les propriétaires fonciers ont fortement tendance à bloquer toute initiative, espérant sans doute que leur terrain sera un jour constructible….

-          L’appui technique. Il y a belle lurette que les chambres d’agricultures et les organisations agricoles ne financent plus de technicien porcin (sauf peut-être en Bretagne…), et que les lycées agricoles ne s’intéressent plus à l’élevage porcin  extensif de plein air. Seuls les organisations d’éleveurs conventionnels et les industriels de l’aliment sont présents, uniquement auprès des éleveurs conventionnels. Les éleveurs atypiques sont donc très souvent livrés à eux même.

-          L’appui financier. Les commissions d’installation et les banques sont généralement très réservées sur des projets de ce genre.

Ajoutons à cela le fait que très souvent ceux qui portent ces activités sont des néo-ruraux, souvent d’un bon niveau de formation mais pas nécessairement en agriculture ni en charcuterie et nous aurons une idée des difficultés qui se dressent devant le développement de cette activité.

La diversité des pratiques, l’individualisme, l’isolement géographique ne poussent pas à la promotion collective de cette activité, ni à sa reconnaissance.

Pourtant l’accueil du consommateur est presque toujours au rendez-vous et nombre de ces producteurs n’arrivent pas à satisfaire la demande.

vendredi 22 janvier 2016

Les bonnets roses tournent au rouge vif et tout le monde s’en fout….


 
Comme il était prévisible depuis déjà quelques mois, la situation catastrophique du marché du porc conduit plusieurs milliers d’éleveurs à manifester sur les routes et dans les villes avant de mettre probablement la clé sous la porte.

La cotation au marché du porc de Plérin ce jeudi affichait 1,093€ (kg/carcasse TMP 56), soit un prix moyen payé à l’éleveur de l’ordre de 1,25€. Le poids moyen a baissé de 400 grammes (95,6 contre 96 la semaine dernière), ce qui traduit une petite baisse de l’engorgement des élevages, mais quand même d’un poids supérieur à presque 1,5 kg par rapport à l’année dernière (94,2). L’abondante offre espagnole, à un prix plus compétitif, ne laisse pas augurer une remontée rapide du marché et dans tous les cas le retour au seuil de 1,40 € payé à l’éleveur qui constitue le minimum de survie de nombreux élevages.

On ne comprend pas très bien pourquoi les opérateurs français n’ont presque pas recours au stockage privé, aidé par les aides européennes, largement utilisé par l’Allemagne et l’Espagne et qui a pour objet de désengorger le marché. Il est vrai que de telles mesures ne sont que conjoncturelles mais dans une telle situation…

Quoiqu’il en soit, les revendications des éleveurs (augmentation des cours et mise en avant du porc français), en admettant même qu’elles puissent être exhaussées, ne changeront pas grand-chose à la question de fonds : l’inadaptation grandissante de la filière porcine française, essentiellement bretonne, tant au niveau de l’élevage qu’à celui de l’abattage de la transformation.

Faute d’anticipation on se trouve dans une situation similaire à celle de la sidérurgie en Lorraine il y a vingt ans : des dizaines de milliers d’emplois très menacés, avec la différence que des milliers d’éleveurs cumuleront à la perte d’activité un endettement important, souvent de plusieurs centaines de milliers d’euros.

Depuis les tonitruantes déclarations du ministre cet été, « le cours minimum de 1,40 € », et la mise en place d’aides diverses conjoncturelles, aucune stratégie n’a émergé, ni du ministère, ni des organisations professionnelles, ni des industriels, ni même des distributeurs, ces derniers ayant pourtant paru un peu plus réactifs.

Des aides directes à l’exploitation, si elles peuvent soulager temporairement les éleveurs les plus désespérés, ne résolveront pas le problème et il faudra de toute façon financer massivement la reconversion des éleveurs et des salariés de la filière, (en plus de ceux des filières laitières et bovin-viande…).

En plus des milieux politiques et professionnels concernés, il est vraiment très curieux qu’aucun média, à l’exception peut-être de Ouest France ou du Télégramme de Brest, ne traite le sujet autrement que par la relation anecdotique de manifestations pour l’instant encore de violence contenue mais qui ne peuvent que dégénérer en absence de réponse énergiques et crédibles.

lundi 14 décembre 2015

Les bonnets rouges n’attendront pas le printemps pour être de sortie.


Au milieu de l’été, à la demande de certaines organisations d’éleveurs, le ministre de l’agriculture annonçait un accord pour maintenir le cours du porc au cadran breton au niveau de 1,40€ le kilo-carcasse, seuil de rentabilité minimum pour la majorité des éleveurs, en grande partie bretons ou situés dans le grand Ouest du pays.

Ce lundi 14 décembre, le cours du MPB s’est fixé à 1,068 € …

Ceux qui lisent régulièrement ce blog savent que cette politique de cours administrés était un non -sens et il est invraisemblable que le ministère ait pu se prêter à une telle manœuvre, à moins qu’il ait uniquement cherché à désamorcer un conflit qui risquait fortement de dégénérer en cette période estivale et à l’approche des élections régionales.

Le difficulté posée par la gestion à la petite semaine de problèmes structurels, c’est que ceux-ci vous reviennent un jour à la figure avec encore plus de force : c’est l’effet boomerang. Et c’est ce qui est en train d’arriver.

D’après des centres d’expertise comptable, cités par Ouest France (12-12-2015), ce sont environ 15 à 20 % des éleveurs qui vont déposer leur bilan dans les prochaines semaines et 20 % supplémentaires qui sont dans une situation précaire.

Comme cela est largement l'usage dans plusieurs filières de notre secteur agricole, on avance sans cap et sans boussole, en espérant seulement que les vents finiront par être favorables et le temps clément, avec force cierges allumés devant les autels des dieux concernés, parisiens ou bruxellois.


N’importe quelle entreprise d’une certaine importance définit régulièrement sa stratégie avec l’établissement de plans à trois ans, à cinq/sept ans et à dix/douze ans, permettant ainsi à son encadrement dirigeant de connaitre les objectifs et de prendre des décisions en cohérence avec ceux-ci. Ces plans sont régulièrement revisités en fonction des évolutions de l’environnement, que l’entreprise ne maitrise généralement pas.

Ces méthodes de management éprouvées ne sont pas pratiquées, à ma connaissance, dans de nombreuses filières agricoles, et plus particulièrement dans la filière porcine, qui emploie au bas mot plus de 50 000 personnes (aliment, élevage, abattage, transformation et services), en majeure partie dans l’Ouest de la France.
Le grand nombre et la petite taille des structures concernées, les querelles byzantines entre groupements, la concurrence entre industriels, coopératifs ou non, entre distributeurs et entre industriels et distributeurs, tout cela ne favorise pas la réflexion collective et quand la catastrophe s’annonce, il est trop tard.

Cette activité essentielle pourrait être dévolue aux pouvoirs publics, régionaux, nationaux et, rêvons, européens, voire même aux chambres d’agriculture. Hélas ! Depuis que l’idéologie dominante dans ces instances est de laisser faire la main invisible du marché (et celle plus obscure encore de la PAC), plus personne ou presque ne se préoccupe sérieusement de faire de la prospective opérationnelle.


Les gagnants ? Les gros, ceux qui se donnent les moyens de réfléchir et d’agir, les Tönnies qui investissent massivement en Europe de l’Est et en Russie (Tiens ? le marché russe est pourtant fermé…), les Smithfield, maintenant sous direction chinoise, qui créent des méga-élevages en Europe de l’Est, en Chine et ailleurs, les Danish Crown, qui investissent en Allemagne, sans parler du brésilien JBS et des autres mastodontes de la viande, ou encore des malins, comme les discrets intégrateurs espagnols qui inondent le marché européen..

Les perdants ? Ceux qui vont défiler avec leurs dérisoires bonnets rouges dans les rues de Carhaix, de Morlaix ou de Loudéac dans les semaines qui viennent, en compagnie de leurs collègues des secteurs bovin-viande, bovin-lait et de la volaille, et de leurs élus .


Nous pouvons nous demander ce que va bien pouvoir leur dire le ministère de l’agriculture…

Quant aux dirigeants professionnels, ils sont totalement dépassés et tétanisés par cette situation que personne n’a voulu prévoir.

vendredi 6 novembre 2015

Pour créer de la valeur : viser l'excellence et organiser la rareté.


« L’ennui naquit un jour de l’uniformité ». Cet adage bien connu que l’on doit à un poète resté confidentiel (Antoine Houdar de la Motte, le saviez-vous ?) est devenu à l’insu de son plein gré un des fondamentaux du marketing stratégique.

Que faire sur un marché important, banal et récessif, un marché où l’offre est abondante et uniforme et la demande uniquement orientée par le prix ?

Diminuer ses coûts pour devenir encore plus compétitif, répondront en cœur les hérauts de cette fameuse et mal nommée « économie de l’offre ». Sur un marché ouvert aux quatre vents, comme celui du porc, cela conduit à rationaliser et agrandir les exploitations pour obtenir de meilleures performances techniques, c’est-à-dire en fait à diminuer le nombre d’élevages et d’éleveurs, à concentrer la production sur un minimum d’espace dans un minimum de régions, au détriment des autres , à réclamer à grands cris moins de contraintes environnementales, de charges sociales, d’impôts (y compris ceux qui frappent d’abord les concurrents comme l’Ecotaxe…), ce qui revient à accorder des droits à polluer et à développer un sous-prolétariat rural (éleveurs inclus) qui devra compter sur l’aide publique pour assurer sa santé et plus tard sa retraite. Une vaine et dérisoire course à l’échalotte, qui est en train de se finir très mal comme on peut actuellement le constater.

L’économie de l’offre, cela pourrait être autre chose : proposer des produits innovants qui dégagent de la valeur ajoutée. Cela peut aller de paires avec une autre tactique : créer l’envie par la rareté…. et faire ainsi accepter par le consommateur un prix plus élevé, que l’on justifie par la qualité et la satisfaction d'acquérir un produit valorisant. D’une certaine façon, il s’agit pour le producteur de construire sur son nom et sa pratique sa propre demande, qualitative et solvable (petit clin d'œil à JB Say, et sa loi des débouchés: "l'offre crée sa propre demande", qui sera ainsi confortée !).

Il n’y a pas besoin d’avoir lu Bourdieu pour comprendre que, si tout le monde a besoin d’une voiture pour se déplacer, certain se contentent d’une Dacia d’occasion et d’autres se sentiraient déchus de ne pas rouler avec le dernier modèle de Ferrari (délai de livraison, 6 mois minimum), ou d’Aston-Martin (la Porsche, ça fait maintenant un peu pollueur ringard !), avec heureusement tout l’éventail des choix intermédiaires.

Dans le domaine de l’habillement, de l’équipement de la maison, des voyages, et beaucoup d’autres, les producteurs l’ont bien compris, il en faut pour tous les goûts, à tous les prix, et même dans le secteur du Luxe, il y en a pour toutes les bourses : chacun a droit à son petit bout de luxe de temps à autre…

Sans compter que cela crée une dynamique, un "effet de gamme", qui pousse clients et fournisseurs vers le haut, vers le plus qualitatif, qui finit souvent par devenir plus accessible au plus grand nombre.

Dans l’alimentaire aussi. Il existe sur presque chaque rayon un premier prix, un produit MDD, un produit de marque et, assez souvent, un « haut de gamme », plus ou moins artisanal et régional quand cela est possible. Tous sont des produits qualitatifs, mais avec des niveaux d’attente de la clientèle différents et des niveaux de prix différents.

C’est aussi une réalité pour les produits porcins : le prix d’une tranche de jambon sec peut varier du simple au quintuple dans un même magasin en fonction de critères plus ou moins objectifs comme le lieu d’achat, l’enseigne, l’appellation, la marque, le conditionnement, etc… Un point commun cependant: dans la quasi-totalité des cas, le prix du porc acheté à l’éleveur reste le même, en fonction du cours fixé ( ?) par le cadran breton.

Il n’existe quasiment aucune capitalisation sur l’origine, la qualité, la marque de la matière première, comme cela est le cas dans le secteur viticole, le fromager AOP, et aussi, à un niveau moindre, maraîcher.
Et pour cause : la filière porcine actuelle, adepte de l’économie de l’offre la plus dogmatique, consacre depuis 30 ou 40 ans des moyens puissants souvent fournis par l’Etat, sur les différentes façons de produire moins cher en uniformisant l’offre. A l'exclusion de toute autre démarche.

On en voit le résultat….

Les quelques tentatives de diversification par la qualité restent marginales, car en fait trop peu segmentantes dans l’esprit du consommateur. Le porc fermier label rouge ou bio, c’est mieux que rien, mais ça ne fait pas vraiment rêver non plus.

Les quelques producteurs locaux de porcs de races locales, élevés en plein air, etc… travaillent souvent avec des moyens très limités, sont peu formés et en aucun cas reconnus ni soutenus par la filière. Pourtant les meilleurs d’entre eux n’arrivent pas à fournir leurs clients.

Alors ?

Il faut impérativement retourner la méthode d’approche du marché et des consommateurs.
- La consommation de viande en général et de porc en particulier est appelée à diminuer régulièrement.
- L’attente des consommateurs, et en particulier de ceux qui constituent les leaders d’opinion par le pouvoir d’achat et le niveau culturel, se porte de plus en plus vers l’authenticité, la typicité, le terroir, le produit sain, la proximité etc….
- Ces attentes peuvent se gérer au plus près de la production, de l’élevage comme de l’abattage, la découpe et la transformation en circuit court (ce qui ne signifie pas uniquement vente locale: "produire local, vendre mondial").
- Il est donc indispensable de réfléchir à la façon d’apporter de la typicité et de l’authenticité et de l'identité dès l’élevage :
o La race de porc
o Les conditions d’élevage, qui doivent rendre les animaux visibles de tous.
o L’alimentation, à base de productions locales
o L’âge d’abattage
o La proximité : redéployer les élevages sur tout le territoire, en fonction des traditions charcutières et salaisonnières locales.
o L’appellation d’origine, publiques (AOP, IGP, etc…) ou tout simplement privées avec une marque commerciale et une certification.
- De se sortir de la logique des marchés de masse incontrôlables (l’aliment et la carcasse TMP 56).
- D’intégrer l’aval dans une même structure économique (entreprise filière) afin d’éviter les conflits d’intérêt que provoque la répartition de la valeur ajoutée entre les différents niveaux de la filière.

Une telle démarche doit produire trois effets :
- Effet d’excellence : relancer le marché par une offre de haute qualité.
- Effet de rareté relative, toujours par une production maîtrisée (gestion quantitative de l’offre)
- Effet d’envie auprès de ceux qui n’y ont pas encore accès (gestion de la communication)

En fait, en matière de stratégie, on n’invente rien, on copie les stratégies des producteurs de luxe, entre autre dans le secteur viticole.

Encore faut- il s’en donner les moyens.

Sur de telles bases, il doit être possible de ramener des capitaux privés autour de projets d’entreprises filières crédibles, susceptibles en outre de faire remonter de la valeur ajoutée dans les campagnes en perte de vitesse et de relancer une dynamique prospective dans ce secteur actuellement naufragé.

Ceux qui veulent en savoir plus peuvent me contacter.

quelcochonmangeronsnousdemain@gmail.com